Bruit au travail
Jason Rosewell - Unsplah

Santé au travail : le silence est (presque) d’or

Vos salariés sont-ils exposés au bruit sur leur lieu de travail ? Certainement mais avec des niveaux d’incidence différents. Pour Mieux le Mag, Nicolas Trompette, expert en acoustique à l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité) revient sur sa définition, ses impacts en matière de santé, sa réglementation et ses moyens de prévention.

On parle beaucoup des risques psycho-socioprofessionnels et de leur impact sur la qualité de vie des salariés ou leur performance. Moins du bruit. Est-ce justifié selon vous ?

Non, d’autant moins que l’on sait aujourd’hui que la surdité professionnelle est l’une des maladies professionnelles les plus coûteuses. L’indemnisation d’un travailleur atteint de surdité par la Sécurité sociale se chiffre en moyenne à 100 000 € par individu et par an (source INRS). Ce niveau de handicap, très invalidant, concerne heureusement une faible part des salariés français. Plus globalement, 60 % des actifs de plus de 35 ans se plaignent d’une exposition néfaste au bruit dans le cadre professionnel, plusieurs heures par jour.

Et la facture est lourde : elle s’établirait à 19,2 milliards d’euros par an, selon une étude du Conseil national du bruit (CNB) et de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME) publiée en 2016. Ce montant inclut les accidents du travail (1,2 milliard d’euros) et la perte de productivité (18 milliards d’euros) des travailleurs.

À partir de quand peut-on dire que l’on souffre de bruit au travail ?

Le bruit se définit comme un « phénomène acoustique produisant une sensation auditive considérée comme désagréable ou gênante. » Si la gêne liée au bruit est subjective, il existe néanmoins une échelle qui permet de déterminer les niveaux perçus par l’oreille et leurs effets. La réglementation française considère que l’ouïe est menacée, avec une atteinte de l’oreille interne, à partir d’un niveau de 80 décibels durant une journée de travail de 8h. Au-delà de 130 décibels, toute exposition, même de très courte durée, est dangereuse.

Avec quelles conséquences pour la santé ?

La première conséquence est la surdité. Irréversible, elle peut être reconnue comme une maladie professionnelle. En France, on estime à 600 par an le nombre de nouveaux cas. Hormis lors d’un choc acoustique brutal, la perte d’audition s’installe de manière progressive, souvent sans que les personnes aient conscience de la diminution de leur capacité auditive. Le bruit provoque aussi une fatigue auditive qui se manifeste sous forme d’acouphènes, phénomènes de sifflements dans l’oreille temporaires ou définitifs, et d’hyperacousie qui désigne une sensibilité très forte au son. Ces deux pathologies ne sont pas reconnues comme des maladies professionnelles.

Enfin, le bruit a d’autres effets nocifs sur la santé. Selon de nombreuses études, les troubles cardiovasculaires, en particulier l’hypertension, sont plus fréquents chez les travailleurs exposés au bruit. Il en serait de même pour les troubles du sommeil : par exemple, une exposition de 12 heures à 85 décibels provoquerait une réduction du nombre et de la durée des cycles de sommeil. Le bruit interfère dans ce cas avec la fonction réparatrice du sommeil et peut entraîner une fatigue chronique. Quand il est persistant, c’est aussi un facteur de stress. Certaines études l’associent aussi à l’insatisfaction au travail, à l’irritabilité ou à l’anxiété, paramètres qui influent sur la qualité de vie au travail.

Peut-on parler de professions ou secteurs d’activité plus particulièrement à risque ?

Oui évidemment. Le bruit fait partie des préoccupations majeures des entreprises qui évoluent dans le secteur de la métallurgie, du BTP et de l’industrie globalement. Malheureusement, sa nocivité est encore sous-estimée dans de nombreux secteurs : dans le milieu du transport ou le secteur forestier où il y a un risque lésionnel (susceptible de mettre en danger l’ouïe). C’est aussi le cas dans les centres d’appels et plus largement dans les professions qui ont été progressivement et massivement automatisées (les informaticiens qui interviennent dans des parcs de serveurs, les régleurs de machine…) où le bruit est gênant mais non lésionnel…

Le secteur tertiaire est également concerné avec un fort développement du travail en open-space. Les métiers plus traditionnels ne sont pas épargnés : les dentistes, coiffeurs, vendeurs ou barmen, musiciens professionnels sont rarement sensibilisés au risque auditif.

La réglementation française impose pourtant des contrôles…

Soyons précis, la mesure du bruit par un organisme certifié n’est obligatoire que si l’inspection du travail la demande – en général s’il y a conflit. Souvent, du fait du coût et de la lourdeur des obligations qui découlent d’une exposition évaluée au-dessus de 85 décibels, les entreprises effectuent une mesure d’exposition pour confirmer l’évaluation. Mais elles peuvent aussi directement admettre que l’exposition dépasse 85 dB et mettre en œuvre les mesures de prévention sans mesurer précisément cette exposition. Ces mesures peuvent coûter très cher quand il s’agit par exemple de changer les machines, revoir l’organisation de l’espace de travail, traiter les murs ou les plafonds…

Ce qui sous-entend qu’en matière de bruit, la prévention doit primer ?

Tout à fait. La mesure de prévention la plus efficace est la prise en compte du risque de bruit au moment de la conception de l’espace de travail. Il est déterminant de le réduire à la source et d’agir en amont sur sa propagation dans le local de travail. Par exemple en pratiquant l’isolation acoustique en même temps que l’isolation thermique des murs et des plafonds, en instaurant des cloisons, en anticipant un encoffrement des machines… Ensuite, si des risques d’exposition subsistent, ou en attendant que les mesures collectives soient mises en œuvre, l’entreprise mettra en place des mesures de protection individuelle des travailleurs exposés, comme des casques ou des bouchons d’oreille. On n’est jamais certain qu’ils soient portés correctement, d’où l’importance de réduire prioritairement le bruit à sa source.

Que conseiller aux patrons de petites entreprises, qui n’ont pas de ressources internes pour les épauler sur ce sujet ?

Le chef d’entreprise n’est pas seul sur ces questions qui sont complexes du point de vue réglementaire et technique. La CARSAT (Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail) est l’organisme de référence en matière de prévention des risques professionnels : au niveau local, chaque CARSAT dispose d’une équipe de « préventeurs » spécialisés. Elle se tient à la disposition des entreprises, qu’elle que soit leur taille, pour les accompagner dans la maîtrise du risque bruit : dispositifs d’évaluation et de prévention, offre de formation… Les CARSAT peuvent également mobiliser des aides financières pour aider les entreprises à réaliser leurs objectifs de prévention. Les CARSAT étant très sollicitées, les entreprises peuvent aussi solliciter intervenants en prévention des risques professionnels des services de santé au travail. La prévention est accessible à tous !

 

2-1 = 3 décibels !

Lorsque 2 machines qui font le même bruit fonctionnent en même temps, le fait d’en arrêter une diminue le bruit de 3 décibels seulement. Les niveaux sonores en décibels ne s’ajoutent pas directement, pas plus qu’ils ne se retranchent !

L’environnement de travail de vos équipes est-il trop bruyant ?

L’INRS vous propose d’adresser ce simple questionnaire à vos collaborateurs. C’est un préalable au diagnostic d’un risque bruit dans votre entreprise.

– Devez-vous élever la voix pour parler avec un collègue situé à 1 m ?
– Vos oreilles bourdonnent-elles pendant ou à la fin de votre journée de travail ?
– De retour chez vous, après une journée de travail, devez-vous augmenter le volume de votre radio ou de votre téléviseur ?
– Après plusieurs années de travail, avez-vous des difficultés à entendre les conversations dans les lieux bruyants (cantine, restaurant…) ?

Si vos équipes ont répondu oui à au moins une de ces questions, alors le bruit représente peut-être un risque pour la santé de vos collaborateurs…

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