Faire du sport au bureau
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L’activité physique au travail, un facteur de prévention santé ?

Médiatiquement parlant, pratique physique au travail rime avec QVT et performance de l’entreprise. Avec quels fondements scientifiques ? De quels types d’activités parle-t-on ? Quel est le degré d’adhésion des entreprises françaises ? Quels sont les freins ? Décryptage d’un phénomène qui apporte autant de bienfaits aux salariés qu’à l’entreprise avec Laurent Bosquet vice-président de l’Université de Poitiers, en charge de la QVT et coordinateur de la Chaire sport santé, et Julien Pierre, enseignant chercheur à l’Université de Strasbourg, spécialisé dans les sciences du sport, responsable du Master Wellness Management.

 

Mieux Le Mag : Quels liens scientifiques tisser entre la pratique d’une activité physique dans un cadre professionnel et la performance de l’entreprise ?

Laurent Bosquet 
L’activité physique est un facteur de santé et de performance en entreprise. Plusieurs études le montrent, dont celle menée en France par Goodwill Management s’il ne fallait en citer qu’une. Bien qu’il existe de nombreuses raisons à cela, la pression artérielle semble toutefois occuper une place centrale. Plusieurs caractéristiques fréquentes des activités tertiaires, telles que la sédentarité (position assise prolongée), l’inactivité physique ou le stress, contribuent à augmenter la pression artérielle au repos. Les conséquences sont multiples, à la fois pour l’efficacité professionnelle, mais aussi pour la santé. Une pression artérielle élevée augmente le risque de maladies chroniques, notamment cardiovasculaires, ce qui contribue à l’absentéisme. Elle s’accompagne également d’une moins bonne oxygénation de nos neurones, ce qui va altérer les capacités de concentration et de mémoire de notre cerveau, de même que certaines prises de décision, qui seront moins rapides ou moins précises. La pression artérielle influence donc l’ensemble des fonctions cognitives utilisées au travail, et contribue à la productivité des collaborateurs.

Julien Pierre
Le lien tissé entre activité physique, qualité du travail et productivité date des années 1980. Les études produites ont toutes en commun de partir d’un même présupposé : prouver les effets mélioratifs de l’activité physique sur la santé au travail en partant d’une analyse coûts/bénéfices. Elles sont nombreuses à se focaliser sur le thème de l’absentéisme, même si cela fait oublier d’autres impacts positifs liés à la pratique d’une activité physique au bureau : le maintien du lien social, la création de communautés, les mécaniques d’intégration des nouveaux salariés… Par ailleurs, certaines études ont aussi montré que les salariés qui ne pratiquent pas directement dans l’entreprise tirent tout de même des bénéfices à voir les autres pratiquer : ils éprouvent de la satisfaction à voir l’entreprise prendre soin de leur santé. Ces aspects sociologiques sont peu étudiés, alors qu’ils constituent également des bénéfices directs à la pratique d’une activité physique au travail.


Qu’entend-on par activité physique au travail comme facteur de prévention ?

L.B. On parle bien d’activité physique et pas seulement de sport : tout ce qui mobilise le corps a des incidences positives sur le contrôle de la pression artérielle. En font partie toutes les activités de type cardio – course à pied, vélo, natation, marche plus ou moins dynamique – les sports individuels ou collectifs, le renforcement musculaire dans toutes ses déclinaisons, mais aussi des activités comme le yoga, le Pilates, le qi gong, le tai-chi… Les activités de gestion du stress (méditation, sophrologie…) contribuent également à réguler la pression artérielle. Enfin, par activité physique au travail, on entend activités qui se déroulent dans l’espace ou dans le temps de l’entreprise.

 

Ce sujet est fortement médiatisé. Sur le terrain, quel accueil les entreprises françaises réservent à cette thématique du « sport » au travail ?  

L.B. Elle génère classiquement trois types de comportements. Les convertis auprès desquels il n’est pas nécessaire de prêcher la bonne parole. Ceux qui y sont opposés parce qu’ils considèrent que l’activité physique ressort de la pratique individuelle d’un loisir et n’a rien à voir avec le temps de travail. Les réceptifs, plutôt convaincus, mais qui manquent de moyens, d’outils, de ressources pour s’y lancer. Ces derniers en France sont une écrasante majorité.

J.P. En terme de couverture médiatique, le sujet est plutôt confisqué par les grandes entreprises, grands groupes et grosses PME, qui interviennent dans le secteur tertiaire et sont basées dans les grandes métropoles ou en Ile-de-France. Certaines d’entre elles disposent de salles de sports sur leur lieu de travail, d’autres privatisent occasionnellement une salle sur l’heure du déjeuner dans laquelle un coach sportif intervient. D’autres enfin financent des abonnements dans des salles de sport… Toutes sont convaincues des bienfaits du sport en terme de prévention et donc de productivité des salariés. Pour elles, c’est aussi un élément qui contribue directement à la marque employeur, à l’attractivité et la fidélisation des salariés.

 

Sur un tel sujet, comment la France se positionne-t-elle par rapport aux autres pays ?

J.P. Nous disposons d’assez peu d’enquêtes comparatives. L’Eurobaromètre 472 indique que la France est dans la moyenne. Les meilleurs élèves sur ce sujet sont les pays nordiques – au Danemark, un salarié sur 4 pratique une activité sportive dans le cadre de son travail – la Lettonie, les États-Unis également. Globalement, les pays latins sont plus en retard. L’origine est culturelle : le sport y est considéré comme un frein au travail.

L.B. Le Québec est aussi mobilisé sur cette question. Il a mis d’ailleurs au point la norme « Entreprises en santé », norme emprunte de bon sens qui permet d’établir une feuille de route pluriannuelle pour développer une stratégie de mieux-être au travail. Plusieurs études ont montré que sa mise en œuvre permettait un retour sur investissement de 3 à 4 dollars pour chaque dollar investi. Sa valeur ajoutée est d’apporter un cadre et une méthodologie de travail. La question des habitudes de vie, et notamment de l’activité physique, y est centrale, au même titre que la conciliation vie personnelle/vie professionnelle, les pratiques organisationnelles ou l’environnement de travail. Libre à chaque structure, dans chaque pays, de se l’approprier selon sa culture. C’est un outil très intéressant qui se diffuse en France et permet de construire une démarche santé en co-construction, donc particulièrement adapté aux TPE.

 

Les TPE justement sont-elles en capacité de mettre en place des démarches de « sport/santé en entreprise » ?

L.B. Individuellement, c’est assez difficile. La plupart n’en ont ni les moyens financiers, ni les compétences, ni les ressources en termes d’équipements par exemple. D’autant que ce type de démarche a souvent un impact sur l’organisation du travail… Pour autant, les TPE s’y mettent aussi, selon les caractéristiques propres à chaque territoire.  

Par exemple dans la Vienne, le tissu économique est composé à 90 % de TPE avec une moyenne de 7 employés. La plupart sont persuadées des bienfaits de l’activité physique mais ne savent pas comment s’y prendre. Pour ces entreprises, la question est autant celle du coût que du chemin pour y aller. Sur le territoire, nous avons justement initié une démarche « Entreprises en santé » qui rassemble différentes structures de toutes tailles et pilotée par la Chaire Sport Santé Bien-Etre de l’Université de Poitiers. Elle comporte un axe « activité physique » et a permis de mettre en place différentes activités rassemblées en un lieu, la Maison Sport Santé Qualité de vie au Travail (SSQVT) où nous faisons aussi du réseautage, de la formation, de la recherche, le tout en co-construction.  

J.P. Au Dynapôle de Ludres en Meurthe-et-Moselle ou en Ille-et-Vilaine, le même type de démarche a été initié. Un maillage territorial a permis de mettre au point une offre d’activités physiques. Elle regroupe des entreprises intéressées, les associations sportives locales et les collectivités susceptibles de mettre à disposition des espaces de pratique. Au-delà de l’aspect prévention santé et qualité de vie au travail, la dynamique contribue aussi à l’attractivité économique du territoire.

L.B. La question de la taille de l’entreprise n’est donc pas forcément pertinente quand on s’interroge sur la faisabilité d’un plan d’action « sport » au travail. Ce qui l’est d’avantage, c’est de sonder les attentes, les contraintes, les moyens disponibles, de prendre le temps de réaliser un vrai diagnostic. Ce préalable est indispensable pour mettre en place des actions qui apporteront réellement de la valeur ajoutée et sur la durée. Sinon, elles risquent d’apparaitre comme un gadget ou une rustine…Et de ne pas être suivies par les collaborateurs.

 

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Sport au travail : la France peut (encore) mieux faire

En France, l’obligation, pour l’employeur, de veiller à la santé des salariés est inscrite dans le Code du travail. Durant l’été 2018, la polémique a fait rage autour de la prise en charge éventuelle des arrêts maladies, non plus par l’Assurance maladie mais par les entreprises… Le sujet a rapidement été enterré. Pour autant, il reste d’actualité, d’autant qu’en matière de pratique d’activité physique au travail, la route est longue. En dépit des offres de services qui se multiplient  et des dernières évaluations réalisées sur le coût du mal-être au travail.


Un salarié sportif produit plus

Si 48 % des Français pratiquent un sport au moins une fois par semaine, seuls 13 % le font sur leur lieu de travail*. Pourtant, un salarié sportif est un salarié qui produit plus : selon Santé Canada, un salarié actif (qui pratique au moins une activité physique dans la semaine) est 12 % plus productif qu’un salarié sédentaire (aucune activité physique).

En Grande-Bretagne, l’absentéisme aurait reculé de 30 à 40 % chez les employeurs ayant mis en place des politiques de santé pour leurs salariés, incluant une activité physique régulière. Le turnover a même été réduit de 25 %. CQFD.

 

* Source : Etude Centre d’Analyse Stratégique (CAS) 2012

 

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